Femmes photographes : histoire, profession et portrait

Les femmes photographes accompagnent la photographie depuis son invention : Anna Atkins publie dès 1843 le premier livre illustré par des images photographiques. Deux siècles plus tard, elles restent minoritaires dans la profession alors qu’elles sont majoritaires en école. Ce décalage explique l’essentiel des débats actuels sur le métier.
Le sujet se lit sur deux plans qui se répondent. Le premier est historique et patrimonial : des pionnières, des reporters, des autrices d’autoportraits, longtemps rangées en marge des récits officiels. Le second est très concret, celui des personnes qui cherchent aujourd’hui une photographe pour un portrait et se demandent si le genre du prestataire change quelque chose à la séance.
Femmes photographes : deux siècles d’un rôle longtemps effacé

La photographie naît officiellement en 1839, et des femmes s’en emparent immédiatement. Anna Atkins (1799-1871) fait paraître en 1843 Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, tenu pour le premier ouvrage dont les illustrations sont des photographies. Sa méthode tient de l’herbier : poser un spécimen sur un papier sensibilisé au cyanotype, procédé mis au point par John Herschel en 1842, puis exposer au soleil. Le geste est scientifique avant d’être artistique, et il précède de plusieurs décennies l’industrialisation du médium.
Vingt ans plus tard, Julia Margaret Cameron (1815-1879) déplace le curseur vers le portrait. Elle travaille des poses longues, accepte le flou, cherche l’expression plutôt que la netteté, à une époque où la profession mesure sa valeur à la précision du détail. Ses images ont été critiquées pour leur imperfection technique avant d’être reconnues comme un tournant du portrait photographique.
Cette antériorité a mis longtemps à devenir visible. Le musée d’Orsay et le musée de l’Orangerie ont consacré à cette question l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945, présentée du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016, première exposition française construite explicitement sur ce prisme. Elle couvrait la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et les États-Unis, de l’invention du médium à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Plusieurs facteurs expliquent cet effacement durable :
- des carrières menées depuis un atelier familial, où la signature revenait au mari ou au père
- une pratique amateur érudite, considérée comme un loisir de bonne société plutôt que comme un métier
- une historiographie construite autour de figures d’inventeurs et de reporters masculins
- des fonds d’archives dispersés, rarement inventoriés sous le nom de leur autrice
Du photoreportage aux terrains de guerre
Le XXe siècle voit des femmes photographes entrer sur les théâtres de conflit, avec un accès et une place que rien ne leur garantissait. Le musée de la Libération de Paris a rassemblé ce parcours dans l’exposition Femmes photographes de guerre, ouverte le 8 mars 2022 et coproduite avec le Kunstpalast de Düsseldorf : 80 photographies, huit autrices, soixante-quinze ans de conflits couverts entre 1936 et 2011.
Les huit noms retenus dessinent une généalogie précise : Gerda Taro (1910-1937), Lee Miller (1907-1977), Catherine Leroy (1944-2006), Christine Spengler (née en 1945), Françoise Demulder (1947-2008), Susan Meiselas (née en 1948), Carolyn Cole (née en 1961) et Anja Niedringhaus (1965-2014). Le parcours s’ouvre sur le regard de Taro pendant la guerre d’Espagne en 1936, attentif aux individus derrière les combattants, aux réfugiés, aux morts. Il se poursuit avec Lee Miller, Américaine installée en France, qui documente la Libération de l’Europe en 1944 et 1945 par des images construites plutôt que saisies au vol.
Un jalon mérite d’être isolé. Françoise Demulder devient en 1977 la première femme lauréate du World Press Photo of the Year, pour une image réalisée en janvier 1976 dans le quartier beyrouthin de La Quarantaine : une femme palestinienne, mains levées, face à un milicien masqué. Elle avait débuté sur la guerre du Vietnam et la chute de Saigon avant de couvrir l’Angola, le Liban, le Cambodge et l’Éthiopie. Trente-huit ans séparent la création du prix de cette première distinction féminine, ce qui dit assez l’état du photojournalisme de l’époque.
Ces trajectoires ont aussi nourri la photographie de rue et le documentaire social, où la question de la distance au sujet se pose autrement. Photographier une famille chez elle, un camp, une maternité, suppose une négociation que le reportage de terrain rend rarement lisible dans l’image finale. Cette négociation occupe une part considérable du travail réel.
L’autoportrait et la photographie comme prise de parole

Un troisième courant traverse le siècle : l’autoportrait, où l’autrice devient son propre sujet. Claude Cahun (1894-1954) construit dès l’entre-deux-guerres des images qui brouillent les codes de genre, à une époque où le portrait photographique sert surtout à confirmer un statut social. Francesca Woodman (1958-1981) prolonge cette voie dans les années 1970 avec des mises en scène de son propre corps dans des intérieurs délabrés, à la limite de la disparition.
Ce courant a une conséquence pratique qui dépasse largement le champ artistique. Décider soi-même du cadre, de la pose, de ce qui se montre et de ce qui reste hors champ transforme le rapport à sa propre image. C’est exactement le mécanisme que rencontrent les personnes qui franchissent la porte d’un studio pour un portrait personnel, comme le décrit notre article sur le shooting photo solo. La filiation est réelle, même si elle est rarement formulée.
Le prolongement thérapeutique de cette pratique fait aujourd’hui l’objet d’un travail spécifique, détaillé dans notre repère sur la médiation par l’image. Le point commun de ces approches : l’image cesse d’être un jugement subi pour devenir une décision.
Une profession qui se féminise sans se rééquilibrer
Les chiffres publiés par le ministère de la Culture posent le problème en une phrase. Les femmes forment un peu plus de la moitié des effectifs des écoles de photographie, mais seulement 20 à 23 % des professionnels autour de quarante ans. L’attrition se produit donc au milieu de la carrière, pas à l’entrée.
Les données de visibilité, issues du même ministère, montrent une progression réelle sur la décennie écoulée :
- part de photographes femmes exposées à Paris Photo : 20 % en 2018, 36 % en 2023
- acquisitions photographiques des collections publiques : 14 % en moyenne sur 2010-2017, 39 % en 2022
- programmation des festivals et lieux d’exposition : plus de 52 % de femmes en 2022
Les indicateurs de reconnaissance restent en retrait. L’étude publiée par le ministère de la Culture en 2018 relevait que 13 % des détenteurs de la carte de presse photographe étaient des femmes, et que les prix revenaient à des hommes dans 62 % des cas. Du côté des fonds constitués, les collections photographiques du Centre national des arts plastiques comptaient 24 % d’œuvres de femmes, celles du Centre Pompidou 28 %.
Trois mécanismes reviennent dans les analyses de ces écarts : l’accès inégal aux commandes rémunératrices, la difficulté à tenir une activité indépendante pendant les années de charge familiale, et un effet cumulatif des distinctions, un prix ouvrant l’accès aux suivants. Ces écarts se corrigent lentement, et davantage sur la visibilité que sur les revenus.
Chercher une photographe : ce que demandent les femmes

La requête change complètement de nature côté client. Chercher une photographe femme répond le plus souvent à une attente de confort dans des contextes où le corps est exposé : grossesse, post-partum, portrait intime, séance après une maladie ou une opération. Le critère n’est pas idéologique, il est pratique, et il se formule rarement à voix haute lors du premier contact.
Trois demandes dominent dans ce registre :
- le portrait de maternité et de naissance, où la séance se déroule souvent au domicile
- le portrait intime, du plus habillé au plus dénudé, qui suppose un cadre clair et écrit
- le portrait professionnel, où la demande porte sur une image crédible sans surenchère
Le genre du prestataire ne garantit pourtant rien à lui seul. Un portrait réussi tient à la direction donnée pendant la séance, à la lecture d’un portfolio cohérent avec le projet, et à des conditions écrites lisibles. Les critères déterminants restent ceux d’un devis solide : périmètre de la prestation, nombre d’images retouchées, délais, et surtout étendue des droits d’usage accordés, sujet développé dans notre repère sur les tarifs, les droits et les questions à poser.
Quatre questions permettent de trancher rapidement lors d’un premier échange :
- le portfolio montre-t-il des séances comparables, ou seulement des mariages et des paysages ?
- la retouche corporelle est-elle discutée en amont, avec une limite définie par le client ?
- qui sera présent pendant la séance, et un accompagnant est-il accepté ?
- les images pourront-elles rester privées, sans publication sur les réseaux du photographe ?
Cette dernière question mérite d’être posée systématiquement. L’autorisation de diffusion se signe séparément de la prestation, et un refus de publication ne doit jamais entraîner de surcoût. Pour comparer des profils sur un territoire donné, la méthode reste la même que celle décrite dans notre guide pour trouver un photographe dans le Forez.
Prochaine étape pour qui veut approfondir le versant historique : les catalogues des deux expositions citées, celui d’Orsay pour la période 1839-1945 et celui du musée de la Libération pour le photojournalisme de guerre. Ils constituent la porte d’entrée la plus documentée sur un pan du métier resté longtemps hors des manuels.